Peut-être parviendrons-nous à définir dès maintenant certaines des conditions de la prise de recul dont Dante bénéficie dans sa perception de Béatrice.

     Sans d'abord en dire plus, rassemblons hâtivement quelques petits bouts de ficelle que nous prenons, ici ou là, dans Vita Nova

     L'esprit de la vue prévient :
     "
Ecce deus fortior me, qui veniens dominabitur michi" ("Voici un dieu plus puissant que moi, qui venant me dominera").

     Du côté de ce qu'en perçoit Dante, cela se manifeste de la façon suivante :
     "
Dès lors je dis qu'Amour s'empara de mon âme, qui lui fut tôt soumise, et commença à prendre sur moi telle assurance et tel pouvoir, par la force que lui donnait mon imagination, qu'il me fallait exécuter complètement tous ses désirs."

     Et plus loin, ceci encore :
     "Bien que son image, qui avec moi demeurait sans cesse, eût enhardi Amour à s'emparer de moi, toutefois elle était de si noble vertu, que jamais elle ne souffrit qu'Amour me gouvernât sans le fidèle conseil de la raison, en ces choses où un tel conseil est utile à entendre."

     Avec cela, nous ne pouvons pas encore faire le moindre pas en avant, mais il n'y a aucune raison de nous précipiter, n'est-ce pas? Aristote patientera un peu…

     Car, déjà, Dante souffre, dans son corps, des effets de son Amour pour Béatrice, et il en mesure quelques conséquences :
     "
Nombreux étaient ceux qui s'efforçaient de savoir de moi ce que je voulais en tout cacher à autrui."

     Cacher quoi? Alors que, dit-il, "je portais au visage tant de ses marques que cela ne se pouvait cacher"… marques d'Amour… stigmates portés par qui a l'Amour pour maître… Que peut-il donc rester à cacher?…

     Nous allons découvrir que, précisément, ce qu'il reste à cacher, c'est : l'objet du désir.